(En)jeu

(EN)JEU

 

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Que cet univers est donc étrange où nous devons vivre, petites créatures hantées par trop d’infini. Autour de nous, je ne vois plus les traces de notre passage, mais celles de nos absences, celle de notre mort. Il est vrai qu’autrefois, je portais en moi la foi, mais le temps m’a érodé. Les heures les jours les années l’épaisseur le sommeil la sécheresse les fatigues des fins d’après-midi. Quarante jours et quarante nuits. L’imagination, mon pire bourreau, dose la peur, me la fait goûter en gourmet. (Ai-je vécu ?) La vie est un songe, il n’y a rien de stable ici-bas. (Je glisse vers l’intérieur – si rigide le désert de l’Autre.)

Nul ne peut estimer, au juste, la véritable nature de ce qu’il forge, pour la simple et bonne raison que tout couteau peut devenir poignard, et que l’usage que l’on fait d’une chose la rebaptise et la transfigure. L’incertitude seule nous rend irresponsables. Je fais attention, je me surveille de près, je me tiens à l’œil. Personne ne peut nous orienter ; notre seul guide est notre nostalgie. (Ah, qu’on me rende la chambre soleil et notre amour, car tout me manque et j’ai peur.) Finies, plaisanteries et conversations avec l’écho. La source de ces terreurs, c’est que dans l’autre, par-delà toute annexion, l’étrangeté demeure. Oh ! Help me ! Tout cela est vrai et parfaitement inutile.

Qui s’excuse s’accuse. Au psychanalyste de rétorquer : « Qui s’accuse s’excuse. » Messieurs, je leur ai dit, mais ça vous est égal. J’aperçois à présent toute la généreuse imposture. Un jour, vous me remercierez de ne pas vous avoir étouffés. Et ce sera donc moi, malade un peu guéri, qui parlerai uniquement à vous, malade qui désespérez, Désespérez.

(Ne me juge pas, toi, hypocrite lectrice, ma semblable, ma très chère sœur.)

Deux joueurs de cartes se disputaient

Alain s’assit sur le divan, au beau milieu des hiéroglyphes.

(…)

A : Vous, monsieur, qui avez l’air simple et bon, vous qui m’avez laissé parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je dois faire.

B : Le tout est de savoir s’y prendre, de savoir concentrer son esprit sur un seul point, de savoir s’abstraire suffisamment pour amener l’hallucination et pouvoir substituer le rêve de la réalité à la réalité même.

A : Mais comment expliquer ma présente réalité insoutenable ?

B : Toutes les situations périlleuses ultérieures sont calquées sur cette première et terrible expérience : la naissance.

A : Après, tout a pris un goût de perte et d’abandon. C’est connu : ce premier jour t’apportera ta naissance et ta perte (les enfants, ceci se nomme I-R-O-N-I-E, à ne pas confondre avec S-A-R-C-A-S-M-E).

B : Tu sais ce qu’on dit : des parents morts sont les parents les plus enviables du monde : on leur doit tout sans pouvoir les blâmer de rien !

A : Un complot ingénieux !

C : More tea ?

(J’espère bien qu’ils reviendront.)

Cesse d’amuser ton chagrin qui dévore la vie comme un vautour ; même la pire fréquentation te fera sentir que tu es homme parmi les hommes. Pourquoi entretenir les mauvaises herbes qui étouffent les légumes de ton jardin ?

Ça a débuté comme ça : Autrefois, car il me semble qu’il y a plutôt des années que des semaines, j’étais un homme comme un autre homme. Et puis, un jour : « Que voulez-vous être ? »

Mais je ne connais que moi. La vie, c’est moi. Après ça, c’est la mort. Moi, ce n’est rien ; et la mort, c’est deux fois rien.

Vous quittez le compartiment.

(Ceci n’est pas une métamort)

On me perce, on s’abreuve. Muse, amuse-bouche. Je suis passive, mais je suis là. Que l’on m’admire. Miroir, miroir, ne me dis pas qui je suis. C’est moi ta créatrice. Je suis Pygmalion et Galatée, double destin imposé. Je ne l’ai pas choisi, je le trompe, je me venge. Je me glisserai dans mon intérieur pour le rendre visible, inside out, je n’aurai pas honte puisque l’on ne me reconnaîtra pas. C’est par orgueil que je me masque, aucune intrusion n’est tolérée, propriété privée. La demeure est inhabitée, mais personne ne le saura. Go rideau, le spectacle débute. Prière de garder le silence. Il n’y aura pas d’entracte, mort salvatrice (Tu me tues, tu me fais du bien). Come along, Freddy.

Et aujourd’hui, après des siècles et des siècles de persécution, nous sommes vaincus, mais non domptés, exilés, mais vivants. Et grise, en effet, grise de joie, grise de soleil, le verre toujours levé, elle s’acclama elle-même. Et l’autre, grave, heureux, portant en lui attentivement son cœur, comme un verre plein, que le moindre mouvement pourrait faire déborder ou briser. Un regard, je te reconnais, un sourire : nous avons bien le temps, puisque vous ne partez plus, murmura-t-elle en lui tendant la main. J’embrasse ma rivale, mais c’est pour mieux l’étouffer. La foule, froide : Tout plutôt que cette paix mauvaise. Adieu. Je frappe ici pour donner le bonjour, et dire simplement que je suis de retour. La folie n’attend pas son tour, elle frappe. J’ai peur, mais j’obéis.

L’âme, enchaînée dans des organes imparfaits et demi-formés, n’a pas même le sentiment de sa propre existence ; car le corps est la cage et l’âme, l’oiseau. Mais, une fois la porte laissée ouverte et l’oiseau libre, pourquoi reviendrait-il dans la cage ? Il faut l’attirer, ruser avec lui. Il n’y a peut-être pas d’âmes incorruptibles, et peut-être qu’il y en a. Mieux vaut prévenir que guérir. Azadoutioun gam Mah (car la raison du plus fort est toujours la meilleure – il y a longtemps que La Fontaine l’a dit).

Tous ensemble : « Mon Dieu, si vous existez, ayez pitié de mon âme, si j’en ai une » (maudire enfin, blasphémer Dieu en moi).

Il cesse d’appartenir à un instant, le sel des heures se dilue, et dans l’agonie du passé qui toujours débute, l’avenir se lève et aussitôt se met à courir. Sauve qui peut. Votre absence sera-t-elle remarquée ? Les jeunes filles en chœur : DEMEURE, VA-T’EN, REVIENS, TOUT CELA DOIT M’ÊTRE INDIFFÉRENT, ET ME L’EST EN EFFET.

Car tout est tentation à qui la craint, et pour ma part, j’aimerais mieux crever que mourir.

Everyone forgets that Icarus also flew. Je me consume, tu me consommes. Je confonds.

You see right through me, while I look through you.

Refresh, restart.

Cross my heart and hope to die.

Je suis mort pendant deux jours. Ici le soleil n’entre pas, ni le vent, ni la pluie, ni la poussière ; la nuit fait semblant de nuit ; nécessairement, c’est toujours la même chose en ce lieu où l’on jouit à la fois d’une vue immense et d’une solitude profonde, dans ma petite chambre pleine d’ombre et d’ombres. Je suis une plaie d’univers, ouverte, je m’en vais souffrir. J’en mourrais de ma mort la plus délicieuse tellement c’est atroce et cruel et éprouvant, comme la vie. Il y a de quoi hurler, de quoi mourir. Je deviens une flaque de ténèbres, mort pendant deux jours jusqu’au :

« je vais voir l’ombre que tu devins » mais non

Ma mort a disparu sans laisser d’espace.

L’enfant prodigue est de retour.                     (pourvu qu’il ne soit pas trop tard)

 
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Lelag Vosguian
Université de Montréal

Pour citer cette page

Lelag Vosguian, « (En)jeu », dans Héritages partagés de Claude Cahun et Marcel Moore, du XIXe au XXIe siècles. Symbolisme, modernisme, surréalisme, postérité contemporaine, <http://cahun-moore.com/collectif-heritages-partages-de-claude-cahun-et-marcel-moore/enjeu/> (Page consultée le 24 septembre 2017).