Impudeurs

Impudeurs

 

Baudry-ROUGE

Rouge

Quand j’avais quatre ans, le mercredi était « le jour de Mamé ». Ma grand-mère, affectueusement surnommée Mamé, venait me chercher à l’école pour que l’on passe l’après-midi ensemble. Mais le temps, qui n’a aucune emprise sur les petits garçons blonds, se venge cruellement sur les vieilles femmes. Mamé, fatiguée de traîner sa poitrine morte qui entraînait avec elle le cœur et les poumons était constamment à bout de souffle, une mélopée stridente s’échappant de ses lèvres minces. Elle se reposait quelques heures les après-midis, l’instant d’une sieste qui l’aurait fait passer pour morte. Ne respirant presque plus, il me semblait qu’elle naviguait chaque fois un peu plus longtemps dans la barque de Charon, et qu’un jour, le passeur ne la ramènerait plus à temps pour le dîner.

J’attendais avec fébrilité le sommeil de l’aïeule pour m’enfermer dans la salle de bain et jouer avec son maquillage, essayant tout, les ombres, les rouges à lèvres, les crayons. Je dansais ainsi fardé dans des nuages de poudres odorantes et colorées. Un jour, Mamé revint plus tôt de sa croisière styxique et me surprit, le visage coloré autant par l’émotion que par le rouge. Elle se pencha à ma hauteur et, mettant ses genoux au supplice, me dit qu’elle savait, et qu’il me faudrait à jamais cacher mes secrets. Je dis oui.

Désormais, Mamé prend le thé avec les Parques, et j’ai grandi. Mamé m’a légué deux choses : la passion du rouge et l’habitude de travestir mes désirs derrière un masque placide. Je colle sur mon visage mon enveloppe placebo de mâle, ma féminité au bord des lèvres.

Matthieu Baudry
Université de Montréal

Pour citer cette page

Matthieu Baudry, « Impudeurs », dans Héritages partagés de Claude Cahun et Marcel Moore, du XIXe au XXIe siècles. Symbolisme, modernisme, surréalisme, postérité contemporaine, <http://cahun-moore.com/collectif-heritages-partages-de-claude-cahun-et-marcel-moore/impudeurs/> (Page consultée le 23 mai 2017).