IMG_4128Vient de paraître : Héritages partagés de Claude Cahun et Marcel Moore, du XIXe au XXIe siècles, sous la dir. d’A. Oberhuber et A. Arvisais. À consulter sur la page Collectif.

Entre

 

Entre(-deux)

On ne sort pas de l’œuvre de Claude Cahun comme on y est entré. D’ailleurs, on n’y entre pas par hasard. Les motifs et les raisons pour lesquels on fréquente Cahun, ses textes littéraires et ses images photographiques sont probablement aussi éclectiques que le nombre toujours croissant de chercheuses et de chercheurs se penchant sur cette auteure-artiste de la première moitié du XXe siècle, son œuvre insolite, sa conception esthétique transfrontalière et certains liens de filiation qui peuvent s’établir avec des auteures ou des artistes contemporains. Depuis une quinzaine d’années, cette « oubliée » de l’histoire culturelle1 suscite l’intérêt des historiens de l’art et, de plus en plus souvent, aussi celui des critiques littéraires. Qu’il entre dans cette œuvre protéiforme par la porte des (auto)portraits spectaculaires réalisés par le couple2 ou par la fenêtre plus étroite des écrits, demeurés largement inaccessibles jusqu’à leur réédition en 20023, le regardant-lisant se voit pris dans un mouvement de balancier défiant tout équilibriste. Car chaque texte renvoie à un autre texte, chaque image renvoie à une autre image ; chaque œuvre picturale trouve son « reflet » dans un des textes littéraires, essayistiques ou politiques – des poèmes en prose, des nouvelles et des récits de soi côtoient un essai poétique, des tracts et des pamphlets –, chaque texte fait surgir devant l’œil imaginaire un autoportrait, un photomontage, un objet surréaliste, un tableau photographique, un instantané ou un portrait d’artiste4.

Yuriel Amaro, The Heroin of the Carnival, techniques mixtes sur bois, 36" x 24", 2014

Yuriel Amaro, The Heroin of the Carnival, techniques mixtes sur bois, 36″ x 24″, 2014

Qu’on entre donc dans cette œuvre à l’occasion de l’une des nombreuses expositions consacrées à Claude Cahun (et plus rarement à Cahun et à Marcel Moore, son alter ego et compagne de vie5), qu’on soit porté par un intérêt littéraire manifeste ou par le simple esprit de curiosité, l’essentiel étant toujours d’y rester suffisamment longtemps. Au moins assez longtemps pour se laisser bousculer par ces images textuelles et visuelles qui nous aspirent comme par magie dans le monde d’un ailleurs permanent, dans l’univers de l’insolite et du spéculaire, du rêve et du « carnaval perpétuel6 », pour reprendre une idée-clé, sinon la notion essentielle, de la conception esthétique cahunienne : une esthétique de l’entre(-deux) basée sur la métamorphose et le polymorphisme, sur l’inavouable et l’illisible, sur le « devenir au lieu d’être7 ». À partir d’une pratique scripturaire qui marie délibérément l’écriture et le dessin, le verbe et le trait graphique, le fragment textuel et le photomontage au sein d’un même espace plastique, le lecteur-spectateur, ou disons plutôt le « spectacteur » que nous sommes, que nous sommes contraints à devenir face à cette œuvre, bascule dans une sorte d’onirocosme où la recherche des points de repères n’est pas chose aisée tant les mondes possibles s’emmêlent : les paroles semblent libérées des contraintes quotidiennes et les séries d’images kaléidoscopiques sollicitent notre contribution de double exégète dans l’assemblage des différents morceaux. C’est que la forme dynamique entre texte et image que propose la majorité des œuvres cahuniennes ne cesse de mettre en question – et d’inclure dans sa cinétique – la réception de l’œuvre par un lecteur nouveau, le spectacteur, donc, qui est appelé à s’impliquer totalement dans le processus de perception et de lecture. Face à cette démarche chorégraphiée en des temps d’écriture achroniques et fragmentaires, d’une part, et en des espaces dialogiques entre le poétique et le visuel, d’autre part, le spectacteur a tout intérêt à se laisser séduire par une esthétique qui fait « parler » les images et « voir » les textes, comme l’illustrent si bien Vues et visions, Aveux non avenus, ou encore Le Cœur de Pic (livre surréaliste co-signé avec la poète Lise Deharme), pour ne citer que trois œuvres emblématiques à cet égard.

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Texte repris (et légèrement modifié) d’Andrea Oberhuber, « Entre », Claude Cahun : contexte, posture, filiation. Pour une esthétique de l’entre-deux, Montréal, Département des littératures de langue française, coll. « Paragraphes », 2007, p. 13-26.