Une lecture folle de Nathanaël : Claude Cahun par la bande ou la lettre absente

Une lecture folle de Nathanaël : Claude Cahun par la bande ou la lettre absente

 

Il y a des phrases qui ne sont pas faites pour être comprises,
mais plutôt senties.
Claude Cahun, Aveux non avenus, p. 73.

La lettre indiquerait : une trop grande distance.
Nathanaël, L’Absence au lieu, p. 48.

J’ouvre, mais pour ouvrir, il faut arracher.
Nathanaël, Sotto l’imagine, p. 57.

« La folie maladressée » : en deçà de tout arraisonnement, de toute appropriation abusive, de toute filiation – toujours homogénéisante et totalitaire –, comment -lire, c’est-à-dire lire autrement, un corpus sans y porter atteinte, sans l’entamer ? Comment le tenir en respect, ce corps de lettres, garder sa promesse inentamée, augurale de tous les possibles ? L’ouvrage de Nathanaël, L’Absence au lieu (Claude Cahun et le livre inouvert)1, publié en 2007, élabore une éthique de la lecture, en ce qu’elle entend com-prendre l’itinéraire de Cahun, l’appréhender – sans le saisir, sans s’en emparer, sans le déporter dans sa propre orbite de création. En le préservant dans la distance. En l’accompagnant. Après tant de réinvestissements – notamment dans le champ des arts plastiques –, comment la rendre à sa singularité, à son exception ?

C’est une entreprise dont on ne revient pas – à la lettre. On n’en revient pas. Il en reste des chutes, des ruines (ce que nous sommes, nous souffle Nathanaël) – des restes qui repassent par la bande, le trajet en son errance. Autre façon de respecter, puisqu’étymologiquement, depuis le préfixe –re, il s’agit de regarder en retournant en arrière, en répétant. Ces treize mots-témoins, schibboleths d’une quête, d’une errance à propos d’un seuil, le bord de l’œuvre de Claude Cahun, sont les chutes d’une pensée-trajet : « Je tombe sur le chantier d’une pensée en démolition. » (AL, p. 74) La treizième lettre de l’alphabet, le M, la lettre absente récurrente dans l’ouvrage depuis le mot « fa ille » et son reste, est par ailleurs la première lettre dans l’alphabet hébreu du mot met, c’est-à-dire mort (« Car déjà je traîne après moi trop de cadavres », Cahun citée par Nathanaël dans le Carnet de délibérations2). Il faudra lire aussi la lettre m comme un accident du rythme perdu en son vocable, une allitération. Le chiffre 13, sur le plan symbolique, est source de déséquilibre, étant le chiffre suivant le chiffre 12, lequel traduit l’accomplissement, l’achèvement d’un cycle. Il exprime de fait l’évolution fatale vers la mort, vers l’achèvement d’une puissance et d’un accomplissement. Ainsi, tous ces restes-ruines témoignent-ils au mieux de ce que nous sommes, et de l’ « aventure invisible » qu’a menée Cahun, elle qui cherchait à se délester du « reste » du corps.

En deux temps – trait et retrait – le livre aura été titré ; en deux temps, signé. L’absence au lieu : l’ambivalence de l’expression joint et disjoint du même tour ; le rapport esquissé à l’espace perdu, chassé, égaré, hanté, dans la tension directionnelle de la préposition à – mouvement du rapport même –, se double de la locution conjonctive, anticipant le sous-titre placé entre parenthèses : (Claude Cahun et le livre inouvert). Redoublant la signature en deux temps, deux strates : Nathalie Stephens/Nathanaël. Au cœur de la parenthèse, l’auteures – confrontées à son impossibilité même – réinscrit l’origine quoique déviée, dissimulée. Signant la force des commencements. Des seuils. Doublement signé, cet opus dissémine sa force de frappe, son potentiel signifiant. Préparant le lecteur à la double strate des significations. Dédoublant l’objet de la rencontre, spectralisant celui-ci, distinguant entre l’individu Cahun et l’œuvre inentamée, lorgnée.

En deux temps l’opus, deux dates car deux langues. En 2009, la version anglaise de L’Absence au lieu paraît (Absence Where As (Claude Cahun and the Unopened Book)). Version, non traduction. Tant le passage en langues enregistre du reste, et laisse apparaître ce que Nathanaël nomme « le défaut de réciprocité3 ». Claude Cahun aussi aura écrit – en français certes, mais écrivant quelques premiers textes en anglais. Acquérant la langue de Shakespeare dès l’adolescence alors qu’elle est pensionnaire d’une institution anglaise. Traduisant ensuite le premier volume des Études de psychologie sociale, La femme dans la société de Havelock Ellis en 1929.

Liminaire : des parenthèses. Ce qui échappe aux bibliothèques

D’emblée, Cahun aura ainsi figurée entre parenthèses. Dès la « vitrine » de l’ouvrage. Puisque le livre n’aura pas été ouvert (sauf à la fin, mais cela compte-t-il à la fin ?), mais frôlé du regard, approché, apprivoisé, amadoué, caressé mais non forcé. Cependant on le sait : les parenthèses, contenant la digression, l’enfermant, sont ambivalentes : elles font passer par la bande le détail essentiel, la marge incontournable. Elles ménagent le contretemps, le déport dans la filiation, le soubassement généalogique porté à oubli. Inscrivent ce processus anamnésique par lequel la rencontre aura eu lieu – mais dans son effondrement même. Car toujours l’anamnèse compose avec son échec, et la relation, le rapport à l’autre désiré, attendu, sa défaite. « Du relationnel je retiens surtout la défaite. De la liaison la partance. De la correspondance l’envolée. De l’offrande la main vide, vidée. » (AL, p. 11) Sans la fa ille originelle, pas d’aventure de l’écriture, pas d’« aventure intérieure4 », « invisible5 ». Il importe de délaisser toute assise, et d’abord dans le langage : l’entre-genres est l’un des modes de la venue du livre. Il faudra entériner ce geste fou, ce geste démis : laisser venir le livre. Qu’est-ce qu’un livre qui vient à vous ? C’est d’abord rompre avec le classement et la taxinomie propres à ce que l’on nomme une bibliothèque. C’est aussi récuser le lieu comme étanchéité, laisser advenir la porosité. Un ordre échappant à la concertation, la décision calculée, advient qui sépare entre le commun et le livre qui vient à moi.

La constitution de l’étagère visible depuis ma table de travail est déterminante. Il y a ces livres dont la sélection est déterminée par une considération affective – l’attachement à l’auteure, à l’auteur, à une période de ma vie, à un lieu découvert, une sensibilité – sans pour cela négliger l’importance du texte dans ma trajectoire artistique, les pulsions qui la formulent. Deuils, mélancolies, langues et langueurs, désirs, perversités se trouvent juxtaposés sans raisonnement autre que celui, capricieux et réfléchi, que je leur accorde. (AL, p. 17)

Il y a ceux qui échappent. Ceux qui restent en deça, au-delà ; à côté. Le cahier d’architecture signé Renzo Piano, vierge de toute trace, et la somme des Écrits. Somme qui dérange les us, les normes, les conventions, qui déplace les lignes. Celle qui fait migrer l’idée même de livre. De totalité close, achevée.

À l’extrémité gauche, le geste textuel qui entame le mouvement de la collection entière, le livre où je veux en venir et qui vient (à moi) introduire perturbations et récriminations dans mon lieu de travail, fatidique rappel de la disjoncture et de la disparition – de l’effacement –, ce mastodonte qu’est le tome Écrits de Claude Cahun, photographe, mais auteure également, et que, depuis qu’il me suit, me poursuit, demeure inouvert. Du moins jusqu’au moment où j’ai accepté d’en parler, d’ouvrir ce qui demeurait pour moi fermé, c’est-à-dire incontournable et invivable, mais combien impératif. (AL, p. 18)

Composé savant, forgé par Cuvier, le terme « mastodonte » fait sens : frappé au sceau de l’ambiguïté, il associe deux motifs (la mamelle et la dent) que la coutume n’associe pas ordinairement, et affiche l’étrangement qui le constitue. Qu’est-ce qu’un livre non signé ? non signé par l’auteure du livre ? signé posthume ? Signé tout autant Leperlier et Jean-Michel Place ? Les volumes signés par Claude Cahun de son vivant sont Vues et visions et Aveux non avenus, réalisés en collaboration avec l’alter ego, Marcel Moore. Les Paris sont ouverts, pamphlet, libellé, simple brochure, possède un statut spécifique, à part. L’auteure est donc plusieurs, et ce, dès l’origine ; sans compter l’occultation de l’auteure par la photographe. La photographie qui l’a révélée au grand public aura quitté la sphère intime à laquelle elle était destinée et éclipsé l’œuvre scripturaire, pourtant grand œuvre voulu par Cahun.

Quel est donc cet objet paradoxal, établi par un autre (Leperlier), et dont la signature – entre migrance et imposture – circule, dérobée ? Et à laquelle Nathalie Stephens dite Nathanaël (devenue Nathanaël), rend sa juste place – entre deux parenthèses, deux lunules qui font rupture, qui rendent le référent à son autonomie, qui l’isolent du reste de la syntaxe – grammaticale, pensée, musicale. Ce serait rendre aussi Cahun à sa trajectoire circonstanciée, et lui donner pouvoir de se retirer, de faire retrait, de s’absenter.

La fa ille de la famille : généalogies (dé)faites

Il y va d’un m entre la fa ille et la famille. Au commencent il y va de la famille. Et de la langue. Et de la complexité de l’affiliation généalogique – doublée du rapport trouble, troublé, à la judéité. « Le piège de la descendance », souffle Nathanaël dans le Carnet de somme :

Ce n’est que lorsque je le prononce à voix haute, ce nom de Cohen, les syllabes bien détachées, Coh-enne, au moment de confirmer le soi-disant nom de jeune fille de F., que le enne incrusté me saute aux yeux, aux oreilles, même mes doigts enregistrent le contact avec ce son par un faible tressautement, je toussote, c’est bien le mot, ce qui est de très mauvais goût, ce toussotement nerveux au creux du front, le mot à perte de vue, un nom illimité qui me prend au piège une fois de plus de la descendance. J’en descends de ce Cohen affamé de mon N sur lequel j’insiste au point de la disparition, d’un néant voué à la perturbation6.

Cohen, le dévoué, le serviteur de Dieu : ici le « piège de la descendance » dont s’affranchit sans s’affranchir Nathalie Stephens puisque Nathanaël – le nom second, choisi, « élu » – est encore, lui le disciple aimé de Jésus, mode d’un retour à Dieu (« donné par le Seigneur, don de Dieu »). Des échos gidiens, sur lesquels nous ne nous attarderons pas, témoigne la « réponse » Je Nathanaël qui réfléchit cette frontière problématique du réel et de la fiction en « incarnant » la ferveur du disciple et qui entretient force liens avec Les Jeux uraniens de Claude Cahun. La blessure liée à la judéité (transcrite par Nathanaël sous le titre L’Injure) se voit surinvestie, compensée par la jeune Lucy Renée Schwob lorsque celle-ci décide de reprendre le nom de son grand-père maternel, Léon Cahun, bibliothécaire et écrivain lui-même. Tout comme Nathanaël, affirmer tout en retrait, marquer en effaçant : se délestant du patronyme Schwob, marqué lorsque l’on commence à publier avec pour ascendants un oncle, Marcel Schwob, auteur de Monelle et des Vies Imaginaires, et un père, Maurice Schwob, personnalité locale, puisque directeur du Phare de la Loire, Cahun réinscrit malgré tout la généalogie littéraire par l’adoption de l’autre patronyme familial, et réaffirme avec force la filiation juive.

Celui de mon père – alors, en 1912, en 1914-18, au début de l’entre-deux-guerres, estimé d’un assez large public – et de mon oncle, encore apprécié d’une élite, même parmi les générations montantes, j’y substituai n’importe quoi. Mais je signais de préférence du nom de jeune fille de ma grand-mère, nom qu’à vrai dire je tenais pour illustre mais savais inconnu de tous ceux que je pourrais jamais espérer avoir pour amis ou lecteurs. (je me trompais. Il y eut une exception : Pierre Mac Orlan. L’auteur de La Cavalière Elsa se devait d’avoir lu La Tueuse de Léon Cahun. En tout cas il approuva le choix de mon pseudonyme, devinant et me laissant deviner qu’il appréciait le paradoxal motif…) Nom qui plus est incontestablement « youtre »… et pour comble discrédité dans La Bible, dans La Genèse même7

Et la judéité interroge le rapport à l’Histoire, celui qui fait son trou au cœur de la photographie qui interpelle Nathanaël depuis sa table de travail, le/la h de l’histoire qui frappe au centre du nom, celui que l’on s’est assigné mais qui nous entraîne malgré nous, qui nous conduit au cœur de la catastrophe, puis un pas au-delà. Creusant la fa ille identitaire, délogeant définitivement le je de son fondement hégémonique, dispersant l’auteur aux quatre vents. Creusant l’évidement au cœur même du mot, laissant à vif l’opération de césure, d’amputation, d’arrachement ; laissant à vif, à vue, mais rappelant du même élan par le vide préservé, la faillite du m, son affreux effondrement, et la hantise de l’origine – non barrée, non raturée, mais évidée, épuisée, oblitérée. Ce serait peut-être ce m, ce trou-témoin, cette treizième lettre de l’alphabet hébreu, l’initiale de met, la mort, la filiation inachevée, déportée, contrariée de Cahun à Nathanaël. Et l’injure subie par la petite Lucy Schwob aux prises avec les remous de l’affaire Dreyfus ricoche – lorsque tout a été consommé – en un corps marqué au fer rouge, épuisé, et rejouant son propre épuisement, dé-judéisé, engageant la scission au cœur du vocable, ainsi que L’Injure le réalise. Les expulsions des Juifs d’Algérie, leur départ forcé sont échos impossibles, « quelques résonances à affronter8 » dans l’engagement d’un corps – à son corps défendant – corps rompu, en morceaux, inscrivant violences et frontières, tout à la fois.

« Refus de la possibilité d’une mère », « sollicitation d’une mère impossible9 », nous souffle Nathanaël en son Carnet de désaccords ; et l’énigme de la présence d’une mère dont on ne sait que faire. Cahun s’est affrontée sa vie durant à cette énigme de l’absence d’une mère, vis-à-vis de laquelle l’ambivalence des sentiments était de mise. Et le poids de l’hérédité qui hante de son fantôme évanescent mais têtu l’enfance monstrueuse de la fillette. Il s’agira précisément de se défaire de l’hérédité, de la filiation, et après la mise à l’épreuve du corps, se forger un genre unique. Au-delà de toute filiation, de la maternité. L’« énigme irréductible10 » que représente Mary Courbebaisse pour sa fille tient à l’oxymoron en acte, « riant à travers ses pleurs11 ». Nathanaël en écho : « Folie du néant qui se creuse dans le corps. » (AL, p. 57) En forme de chiasme – présence absence absence présence – de Cahun à Nathanaël Nathanaël à Cahun, l’entrecroisement de l’une à l’autre, aura été question de rythme, d’accompagnement, y compris musical. Accords, harmonie. Jusque dans le contrepoint, symétrie inversée. Le droit au dés-astre. Le droit au désordre, jusqu’au cœur des lignées.

« L’injure des œuvres complètes » ou le livre défait

Un texte de correspondances : L’Absence au lieu (Claude Cahun et le livre inouvert) est un jeu d’adresse(s). D’adresse en vue de la rencontre, laquelle peut advenir (ou non) au terme d’un procès de défaillance. Mais le lieu étant mis sous rature, son caractère spectral conditionne le rapport de/à l’adresse même. Au départ il y a l’impossibilité du livre même – en tant que totalité close, réclamant une cohésion, une cohérence après-coup, posthume (réfutant la respiration de l’écrit), niant la dynamique même de la démarche d’écriture. En ce sens, Nathanaël s’inscrit en faux contre les archives, cet « enterrement de la vie vivante12 ». Pour réfuter cette totalisation factice, de l’ordre de l’imposture, Nathanaël use de cette formulation, « l’injure des œuvres complètes13 ». Blessure verbale, dommage, outrage ne reposant sur aucun fait précis, imputable : le terme dit assez la trahison de la prétendue exhaustivité, le dévoiement que sous-tend l’organisation de l’écrit en un volume structuré, ordonné, composé. L’étrangeté, le caractère unheimlich du volume des Écrits est pointé dans cet essai de correspondances qu’il faut aussi entendre selon le système des correspondances dans les réseaux de transports, sources d’embranchements potentiels : chacun des vingt-deux envois nourrit la fa ille originelle, et intègre dans le lit de la pensée même les failles du discours, du raisonnement, que l’on a coutume d’occulter, au nom d’un raisonnement précisément dit « sans failles », irréfutable. Ce déplacement des lignes aboutit dans le second temps de l’essai (« Le livre où je veux en venir ») au livre en tant que « voracité de mort repoussée » (AL, p. 87) et dont l’inouverture garde toutes les promesses. C’est aussi à la défaite du livre que ce propos renvoie, ce que l’expression idiomatique convoquée en sous-main suggère (« Mais où veux-tu en venir ? »). Attestant des tâtonnements féconds et ragés du cheminement d’écriture – qui, « liminal, délimite et distend, distord et dément. » (AL, p. 12) Avant d’aboutir aux « restes » placés en postlude – après la conférence initiale proprement dite – entre la folie et l’égarement, échos d’un livre défait, en fragments, érigé sur ses propres décombres.

Le même désir de ne rien fixer, de préserver la mobilité de la cible anime les deux écrivaines : la lettre en son adresse, en son envoi entend incarner la promesse, et le désir qui même dans sa défaite favorise cependant la chance de l’œuvre, celle « constituée de feuilles arrachées14 »… « Épave : le seul livre visible15 », souffle encore Nathanaël. « Épaves », titre de la première sous-section du chapitre VII d’Aveux non avenus. C’est dès lors l’assomption de la note, du fragment, de la feuille détachée du scrap-book, du morceau, de la feuille volante. Depuis la ruine, la trace, le reliquat, les pièces du rhapsode, « faire du livre-erreur le livre de toutes les possibilités16 », souligne Nathanaël. C’est depuis le mode de l’épiphanie, de la formulation-fulgurance, du trait de pensée et d’écriture, reconnaître le livre comme seule possibilité du lieu, qui l’incarne et qui l’émiette. Claude Cahun citée par Nathanaël : « Écrivez-moi des lettres comme vous savez le faire : vivantes, émouvantes, l’illusion d’une présence17 », c’est enfin dépasser la littérature, au nom du primat de l’existence et de son « aventure invisible », laquelle requiert tous les modes d’investissement et de mobilisation possibles. Et quitter enfin les bords du cadre imposé, convenu. Nathanaël souligne ce potentiel épiphanique et disséminant de l’écrit envisagé sous le mode de la correspondance : « Parce que justement la chose appelée livre n’est pas une chose tangible mais est plutôt de l’ordre de l’apparition. Irréduisible au nombre de ses pages ou à l’épaisseur de sa reliure, à l’envergure de la press, mais volatile et éparse18. »

Chutes ou ce qui reste

Reste : Gide qui ricoche de l’une à l’autre, de l’autre à l’une ; l’entre-genres dont il aura été trop peu dit, cette chute, cette élision du marqueur grammatical du féminin chez Nathanaël et la tension de l’écrit vers l’androgynat, un neutre actif, et non pas passif (ainsi que Barthes l’aurait dit) chez Cahun ; cet « hermaphrodisme du mot » chez Nathanaël qui ne cesse de tisser ses échos avec l’outre-genre(s) de Cahun ; et puis ce mouvement fou, flou, du vécu à la fiction, de la pensée à l’imaginaire, ce personnage d’un roman inachevé, Claude, « limbique. Ni tout à fait incarné ni tout à fait dissous, mais épris19. » Faisant écho au « JE suis prise, éprise, épuisée » (AL, p. 89) de L’Absence au lieu.

Reste : la photographie – évidemment. Celle qui aura au cœur de notre opus suscité le vertige, la perte, la photo comme « gouffre » ; interrogée depuis ce qui fut à l’origine une conférence dans le séminaire de Martine Delvaux, intitulé « Photo-biographie et sexuation ». Les autoportraits de Claude Cahun et de Nathanaël sont confrontés l’un à l’autre depuis la légende, « l’auteures », portant à visibilité la force re/rassemblante qui opère par indistinction, absorption, soustraction l’une de l’autre. « En elle, je me ressemble » (AL, p. 35). La photo de Cahun accomplit un rapt, avale son spectateur, cannibalise le sujet et le spectateur. Elle informe sur l’effacement de ce qui est en train de se faire, le dérapage inéluctable du lieu à chaque nouvel emménagement. Il faudrait donc dire la photographie comme folie qui guette, « l’inlassable inferno d’un regard20 ». La photo comme aporie (« Elle invite et répugne. » (AL, p. 37)) suscite deux questionnements : « Qu’est-ce que mon là ? » et « Puis-je en revenir ? » (AL, p. 80) Elle annihile à force d’habitude, d’usure, le regard et gâche la chance de la rencontre. C’est précisément l’écho, l’écart attaché à la photographie (entre le Moi de la spectatrice et le Moi de l’auteure représentée) qui révèle l’absence qui a cours.

Dès lors, le mouvement de « dépropriation » entamé par Nathanaël – et sans cesse relancé par le rythme de la pensée en ses accidents – nous incite à revenir peut-être à la singularité sans reste de l’artiste, à ce qu’elle était avant de devenir le mythe qu’ils en ont fait. La rendre à l’événement – lequel n’a lieu qu’une fois, aux prises avec « la hantise qui frôle la démence » (AL, p. 35). Laisser parler l’œuvre, la laisser venir dans la violence de sa sommation, et trouver la forme depuis l’écho que celle-ci nous renvoie.

Je mets en pratique une méthodologie de l’évidement. Pas seulement à cause de ma mémoire défaillante. Mais parce qu’il me faut faire de la place. En ce sens, je ne fais pas dans l’accumulation et l’archivage – du savoir, des objets ou des personnes – mais dans le drainage21.

Dans ce qui échappe – et la tenue de l’échappée – gît la possibilité du chemin et de la rencontre – ou pas.

Hervé Sanson
RWTH-Aachen

Pour citer cette page

Hervé Sanson, « Une lecture folle de Nathanaël : Claude Cahun par la bande ou la lettre absente », dans Héritages partagés de Claude Cahun et Marcel Moore, du XIXe au XXIe siècles. Symbolisme, modernisme, surréalisme, postérité contemporaine, <http://cahun-moore.com/collectif-heritages-partages-de-claude-cahun-et-marcel-moore/une-lecture-folle-de-nathanael-claude-cahun-par-la-bande-ou-la-lettre-absente/> (Page consultée le 17 août 2017).